vendredi 19 novembre 2010

L'homme programmé, Robert Silverberg



Titre original: The Second Trip (1972)

Même la rue semblait anormale sous ses pieds. Le revêtement avait quelque chose d'étrangement élastique: il cédait trop. Comme si on avait changé la composition du béton durant les quatre ans qu'avaient duré ses ennuis. Un matériau futuriste, le trottoir modèle 2011, souple et bizarre. Mais non. Le trottoir paraissait le même. C'était lui qui était nouveau. Comme si, en le transformant, ils avaient aussi modifié sa démarche, le pliement de ses genoux, le balancement de ses hanches. il manquait de sûreté dans sa posture. Il ne savait plus s'il devait poser d'abord la pointe ou le talon. Chaque pas constituait une aventure, une découverte. Il se sentait maladroit et incertain dans son propre corps.
Mais était-ce bien son corps? Jusqu'où au juste allaient les gens de la Réhab pour reconstruire votre existence ? La greffe de cerveau? Extraire la vieille matière grise, y faire passer une décharge de courant, la replâtrer dans un corps neuf en attente. Et coller le cerveau réhabilité d'un autre dans votre crâne décapé? Le vieux vin dans un flacon neuf. Non? Ce n'était pas ainsi qu'ils procédaient. Voici mon corps d'origine. J'éprouve quelques difficultés de coordination, d'accord, mais il fallait s'y attendre. Première sortie dans la rue. Un mardi de mai 2011. Ciel bleu dégagé au-dessus des tours de Manhattan nord. Bon, je suis un peu gauche au début. Et alors ? Et alors ? Ils ne t'ont pas prévenu?
Du calme. Ressaisis-toi. Tu ne te rappelles plus comment tu marchais? Sois naturel, voilà tout.

 Le style avant tout. Silverberg est un de ses auteurs qui vous donne envie de les lire en VO. Tout le livre pourrait être contenu dans ces premières lignes. 

L'auteur nous embarque pour un voyage express dans le cerveau lavé d'un ancien artiste condamné à l'effacement suite à une série de viols. Nettoyé, Nat Hamlin, fait place au tout nouveau Paul Macy, personnalité en pré-fabriqué. Sauf que cette fois-ci, Nat s'accroche à ses méninges et ainsi débute une cohabitation en forme de guerre de tranchée.

Observez le zoom incroyable de ces quelques dizaines de premières lignes qui nous emmène depuis un travelling en plan serré sur les chaussures d'un homme qui déambule d'un pas mal assuré jusque l'intérieur même de son crâne.
Le discours est clairement indirect au début du premier paragraphe, le protagoniste est désigné à la troisième personne. Puis, le flou vient d'une série de questions. La première est une référence à la troisième personne, "son corps". La seconde fait intervenir la seconde personne, le vouvoiement qui renvoie à une interpellation de Paul, "votre existence". Le style jusqu'alors plutôt littéraire se relâche sensiblement, et nous fait rentrer  au second paragraphe dans le discours indirect libre. Et vient alors naturellement la première personne avec un presque biblique "Voici mon corps d'origine" et la deuxième moitié du second paragraphe se fait au discours directe.

Subtile, élégant, la grande classe.

Certes, comme j'ai pu le lire ici ou là, le reste du roman n'est pas toujours de ce niveau, mais la patte de Silverberg, la fluidité de son style, imprègne toutes les pages.

C'est un récit plutôt court, aussi bien dans la forme, 300 pages dans l'édition folio SF, que dans le fond, quelques jours dans la nouvelle vie de Paul Macy. Pratiquement une novella, avec l'intensité concomitante à ce format; le principe de ce corps habité par deux esprits contraires, une version moderne et intime du Dr Jekyll et Mr Hide, est exploré sous des angles multiples, le déni, le désespoir, la folie, la complicité, la duplicité, le renversement... Et puis l'histoire s'achève sur une séquence très 70', une avance rapide, qu'on pourrait imaginer en split-screen, à travers tous les moments forts du livre, jusqu'à une fin où règne comme un calme après la tempête.

"L'homme programmé" et "L'oreille interne", (Dying inside, 1972) [au passage, le roman de ma rencontre avec la SF, il y a plus de 15 ans, dans la collection "Ailleurs et Demain", chez Robert Laffont], parus la même année, se répondent de façon évidente.

La télépathie est présente dans les deux romans. Moins centrale ici, elle est incarnée dans le personnage de Lissa (oui, avec 2 's'), tourmentée comme l'était David Selig dans "L'oreille interne", mais dans un état de dépression et de misanthropie nettement plus avancé. Sans être au cœur de l'histoire, contrairement à "L'oreille", elle est tout à la fois le catalyseur et le remède des souffrances de Paul. Lissa m'a toutefois paru sans vraiment de consistance, comme si sa présence ne devait se justifier que pour les scènes de sexes très explicites.
C'est sans doute l'aspect du roman qui a le plus vieilli, finalement : très 70', aussi l'alliance du porno et de la SF. Cette succession de scène très crues avaient sans doute à l'origine l'intention de choquer la conscience bourgeoise ou de flatter le coté libertaire des lecteurs de l'époque mais son intérêt dans l'exploration intimiste des recoins de notre esprit est plutôt limité; les passages teintés de machisme relatant par le détail les viols de Nat sont assez sordides.


 En réalité, le thème que partagent ces deux romans n'est bien entendu pas  la télépathie mais bien l'exploration des tourments intimes au plus profond de notre esprit. Ils ont aussi en commun, outre le style ciselé de l'auteur, le fait d'être finalement à peine des romans de SF. En cela, "L'oreille interne" est-il encore plus radical puisque, à mon souvenir, aucune explication n'est donnée quant à l'apparition du don de télépathie chez le personnage principal... ni pour sa disparition, l'environnement étant, de plus, tout ce qu'il y a de plus contemporain.

Ici, les causes du tourment de Paul Macy, le prétexte de l'intrigue, est clairement dans la ligne de l'anticipation: sans doute dans un souci d'humanisme tout relatif que l'on devine verni d'intentions politiciennes et démagogiques, les criminels jugés les plus dangereux ne sont plus exécutés mais effacés des méandres de leur propre cerveau et remplacés par une personnalité synthétique montée de toute pièce dans les centres de "Réhab".
On retrouve aussi quelques touches SF en arrière plan: la voiture à conduite "homéostatique", le paiement par empreinte digitale... et ces fameux "yeux" auto-propulsés, des caméras de surveillance en forme de drones. 
Au delà de la dérive sécuritaire belle et bien d'actualité, on pourrait presqu'y lire une prémonition du bouleversement en cours dans la hiérarchie de l'information, à travers l'importance croissante des images prises par des amateurs et diffusées sur internet: l'information, partout, tout le temps, nous sommes tous journalistes:

Vous voyez, nous avons des milliers, je dis bien des milliers, d'yeux au-dessus de tous les points du monde où il pourrait se produire du nouveau. Elles planent à vingt-cinq ou trente mètres, mais, bien entendu, on est en mesure de modifier leur altitude à volonté. Vous pouvez les concevoir comme des observateurs passifs complets et autopropulsés, présents partout, qui absorbent toutes sortes d'informations audio-visuelles et les enregistrent sur des tambours de stockage de vingt-quatre heures.
... comme autant de webcam sur les téléphones portables, pointées par le quidam sur l'événement dont il est le témoin, traité par Silverberg avec un certain cynisme:

Recueillir les nouvelles n'est plus une corvée insupportable quand on a dix mille de ces petites putes à tapiner un peu partout
L'invention la plus originale reste la psychosculpture, cet art moderne s'il en est dans lequel Nat Hamlin s'est illustré comme un grand maître. Il s'agit de sculptures améliorées dégageant de l'émotion brute à destination de celui qui les admire. Cela donne lieu à une description particulièrement prenante lors de la visite dans un musée de Paul et Lissa... que je ne reproduis pas ici pour ne pas gâcher le plaisir de sa lecture. 
La couverture de l'édition originale reprend d'ailleurs ce thème pour le mêler au thème central de la lutte entre deux esprits.




Mais au delà de ces quelques concessions faites à la SF, Silverberg s'attache surtout à dépeindre nos pensées vues de l'intérieur, ce qui donne lieu à se genre de morceau de bravoure, comme un exercice d'écriture automatique:

Et soudain il réalisa la jonction avec la ligne qu'il avait tant cherchée et en tira un courant paralysant, étourdissant, mais en définitive satisfaisant, le jus, le flot, l'ampérage de l'âme sans entraves de Hamlin.
D'abord passer voir Gargantua presque arrivé dix minutes savoir où c'en est de l'achat et de la ventre mes prix doivent avoir vachement monté maintenant je parie qu'il se sont dit Hamlin est mort ces suceurs de bites ou alors plus de production Hamlin alors on double les prix toutes les semaines et alors pourquoi pas pourquoi pas pourquoi pas et ensuite à l'atelier 

et cela sur deux pages...


 A travers le duel entre Paul et Nat, il tente finalement de définir ce qui fait une personnalité : Nat essaiera de convaincre son double squatteur de l'injustice fondamentale de sa spoliation, lui-seul pouvant se vanter d'avoir véritablement vécu, là où Paul n'existait pas quelques mois auparavant.
En cela, Silverberg pose ses pas dans ceux de Turing et se demande à partir de quand une personna synthétique inventée de toute pièce fait-elle un être vivant.

Allez, un dernier aperçu du talent de Silverberg, une seule phrase qui illustre parfaitement sa capacité à mélanger les plans, tout à la fois à l'extérieur et à l'intérieur du sujet, avec un ton à la fois triste et désabusé.

Les arbres dépouillés de leurs feuilles tels des fagots de bois mort, hurlant en silence, je suis un chêne, je suis un érable, je suis un tulipier, et personne n'écoute parce qu'ils se ressemblent tous.


CITRIQ

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